Les aoûtiens ne sont pas que des Parisiens!
Tout d'abord, aux envieux qui pensent que l'Afrique ne se dépare pas de son soleil étourdissant, sachez que ici aussi les « perturbations climatiques » font palabrer. Une grande saison des pluie anarchique qui s'enchaîne sans petite saison sèche avec une petite saison des pluies qui pour le coup n'a rien de petit...c'est plutôt des trombes d'eau de jour comme de nuit. C'est donc sous un ciel gonflé de pluie et menaçant que Yves et Mélanie m'ont rejoint début août.
Un intermède bienvenu dans une situation professionnelle alambiquée. J'en suis déjà arrivée à la menace de démission (le problème c'est que quand on menace de démissionner au bout de 5 mois, il reste quoi comme moyen de pression pour la suite??) et fin juillet, il était plus que temps que j'aille prendre l'air ailleurs avant de complètement péter les plombs. Au programme : se changer les idées en bonne compagnie et découvrir le Bénin sous le point de vue agréable du voyageur sans attache.
Notre petit périple nous a fait explorer le sud-Bénin d'Est en Ouest : les charmes de la ville coloniale de Porto-Novo, le pittoresque du marché villageois de percussions à Adjarra, l'intemporalité d'une ballade sur la lagune près des villages lacustres des Aguégués, une virée au XXIème siècle par une petite soirée culturelle slam à Cotonou, un retour au lieu historique de l'esclavage à Ouidah, la décompression à rastaland à Grand-Popo, une incursion au pays des poteries à Sé, un apprentissage du lancer de filet sur les barques des pêcheurs de Possotomé, le plaisir du home-sweet home à Bohicon et la quête de la rédemption de l'âme dans les 41 collines de Dassa...ouf, beau programme!
Ce petit Bénin trip a été l'occasion de plusieurs découvertes. En premier lieu, sachez que je suis, sans me vanter, une divinité! Oui mesdames, oui messieurs! Explication : dans le culte vaudou (dominant au Sud-Bénin), les jumeaux ont un rôle particulier dans le panthéon local. Ce sont des divinités. En premier lieu, on n'a pas le droit dire qu'un jumeau est mort, on dit qu'il est sorti chercher du bois. (A la naissance de jumeaux, on fait réaliser deux statuettes et on les ritualise afin que chaque statuette incarne un jumeau. Si l'un des jumeaux vient à disparaître, le second jumeau doit prendre soin de la statuette du premier jumeau comme d'un véritable alter ego, selon des rites très définis : la nourrir, la vêtir, procéder à différentes cérémonies. Et si, par malheur, ce sont les deux jumeaux qui sortent chercher du bois, c'est la mère qui porte les statuettes en tout lieu et leur prodigue les soins rituels. Le fait d'être jumeau donne droit à un statut particulier dans la communauté. On sert plus généreusement les jumeaux au marché, la parole du jumeau a une valeur particulière, elle est (un peu) prophètique...Pour la petite histoire, on s'est trouvé à négocier des objets dans une petite boutique d'artisanat à quelques kilomères de la frontière nigériane. La palabre avait déjà bien avancé entre le commerçant et Yves et Mélanie mais elle a pris un tour particulier au moment où le type a su que j'étais une jumelle. A partir du moment où je lui ai dit de faire le prix, l'affaire a été conclue sans davantage de discussion(largement à notre avantage me semble-t-il)...ce qui n'est pas vraiment l'usage béninois.
Une autre découverte captivante a été le jardin botanique de Porto Novo, ancien jardin du gouverneur français. Dans l'esprit colonial, la vocation première de ces jardins était, en dehors de l'agrément des fonctionnaires venus de métropole, de rassembler les plantes à potentiel commercial et d'en faire l'amélioration variétale et la reproduction pour d'éventuelles plantations lucratives. Le jardin de Porto-Novo a la particularité d'héberger un iroko sacré qui semble-t-il, renferme une force de nature à susciter la créativité et l'inspiration. Après l'indépendance, le jardin est tombé en désuétude, livré à l'abandon et au pillage. C'est par une initiative de l'Ecole du Partrimoine Africain que ce jardin a été récemment réhabilité. L'iroko sacré y trône toujours et règne sur un ensemble de plantes médicinales, alimentaires et aquatiques propres au Bénin. Mais ce jardin ne serait qu'un espace vide d'esprit sans son conservateur, Mathias. Le temps d'une fin d'après-midi, c'est tout l'art de la parole africaine qu'on goûte : une vraie parole profonde et chaleureuse, pleine de savoirs immémoriaux et d'humilité...une parole mystérieuse et malicieuse dont le silence laisse entendre que la connaissance est vaste mais se mérite. Au-delà du plaisir de découvrir le poivrier, le muscadier, le cacaoyer; c'est aussi un décryptage de pratiques de la société vaudou offert au travers des plantes. Grand mal te prendra de refuser la noix de cola proposée par ton ami. Et rarement il m'a été donné de me lier avec une personne d'une telle finesse d'intelligence et d'une telle humanité. Mesdames, messieurs, nous avons eu l'inestimable bonheur de rencontrer un sage. Et ça fait du bien en terme de regard sur le monde!
En terme de personnage hors-du-commun, il y a eu aussi Gildas et son Lion Bar à Grand-Popo. Grand-Popo est un village de pêcheurs bordé par le fleuve Mono, juste à quelques kilomètres du Togo. C'est le petit Eden des amateurs de cocotiers et de farniente au Bénin. Dans ce tout petit village qui vit tranquillement du tourisme (ne vous attendez pas à une marina débordante de boutiques de souvenirs...si vous êtes 15 touristes dans tout le village c'est bien tout!), le Lion Bar est un petit trésor de simplicité à l'effigie du Jah...une cahute peinte aux couleurs de la Jamaïque du plancher au plafond, un accueil chaleureux, des chambres depuis lequelles on entend le ressac violent de l'océan, des hamacs entre les cocotiers et comme une impression d'être chez un ami plutôt qu'à l'auberge. Et puis à Grand-Popo, force est d'admettre qu'il n'y a RIEN à faire...et c'est vachement reposant de se laisser vivre en se souciant seulement de choisir entre poisson grillé et gambas, ça requinque!