« Ça
fait trois jours » comme on dit au Bénin! En bref,
cela fait un sacré bail et plus de 8 mois au Bénin... 8
mois, pétard de nom d'un cornebidouille qu'est-ce que ça
file! Je me rappelle que Charles me disait que en terme de mémoire
temporelle, c'est à dire notre façon de se représenter
le temps et la durée, les quinze premières années
de notre vie équivalent à l'ensemble des années
qui suivent...comme si le sablier mental s'emballait à un
moment donné de l'existence. Et quand on y pense, à 7
ans, on a l'impression que les récréations sont
interminables et à 25 piges, on n'a pas le temps de dire ouf
que ce sont des mois entiers qui nous filent entre les doigts. Bon,
en tout cas, les demi vieux à califourchon sur leur banc
bancal à jouer à l'awalé, ils s'en contrefichent
royalement de tout ça...ils n'ont peut-être pas de
montre, mais ils ont le temps.
Donc ici au Bénin,
en cette fin de mois de novembre, on est bien loin des grèves,
des CRS, de Sarkoland, des files de voiture bloquées en
pagaille par 10 cm de neige sur le périph', de la vaccination
contre la grippe, de la douce hystérie de la préparation
de Noël, des jours raccourcis et des moufles par dessus les
gants. Ici on sort de la saison des pluies la plus longue depuis 10
ans (les barrages hydroélectriques du Ghana sont bien remplis
ce qui devrait permettre de traverser la saison sèche avec
moins de coupures de courant que l'an dernier). La saison sèche
de retour, c'est aussi le soleil implacable qui nous brûle de
tout son poids. On change un peu le rythme de vie : on se lève
plus tôt, on se repose et on ralentit aux heures chaudes de la
journée, et la rue reprend son pouls normal en fin
d'après-midi dans une lumière dorée du meilleur
effet sur le rouge latérite poussiéreux des piste, un
petit quelque chose d'intemporel et magique.
Mais quoi de neuf depuis
tout ce temps me direz-vous? Voilà le petit paragraphe pour
ceux à qui j'aurais manqué d'envoyer des nouvelles ces
derniers temps (euh, compte tenu de ma connexion internet du tonnerre
de Brest, il ne faut pas m'en tenir rigueur...et puis certains que je
soupçonne d'avoir l'adsl at home ne sont guère plus
loquaces).
Je suis toujours
assistante technique sur un programme de développement rural
et représentante du GERES (Groupement Énergies
Renouvelables Environnement & Solidarité) au Bénin.
Qu'est-ce que cela veut dire grosso modo? Cela veut dire que dans des
villages du département du Zou, on mène des actions
pour permettre le développement du stockage des produits
vivriers et la transformation agro-alimentaire artisanale. Mon poste
est un peu du « tout-venant ». Je fais la
petite main sur certaines missions coordinateur béninois du
programme : vérification comptable, contrats de partenariat,
passation de marché, organisation des RH, planification. Je
fais également la petite main pour l'équipe de cadre
dans le déroulement du programme : discussion des
méthodologies, des retours de terrain, etc. J'ai également
quelques missions spécifiques dont la communication, le suivi
stratégique des activités et aussi la représentation
du GERES qui m'amène à rencontrer des partenaires
techniques et les bailleurs de fonds. Même si mon poste est
vraiment fourre-tout et que parfois cela sème une totale
confusion, c'est l'occasion d'avoir une vision vraiment large de ce
qui se fait dans les métiers du développement. Ceci est
d'autant plus vrai depuis que le GERES est en contractualisation avec
la Commission Européenne pour un important programme d'accès
à l'énergie en milieu rural qui implique pas moins de
six partenaires : agence d'Etat, collectivités locales et
divers experts techniques (microfinance, développement local,
efficacité énergétique). J'ai même
rencontré le ministre béninois de l'énergie la
semaine dernière (et pas de chance pour lui, il y a eu coupure
quand on était dans son salon de réception). Voilà,
ça c'est le boulot...
Du côté de
la vie comme elle va, la maison s'est animée de la présence
de Kémi, ma colocataire depuis juillet. C'est une
franco-béninoise avec comme un penchant pour le Québec
parmi les pays qu'elle a traversés. Du coup, plus moyen de me
défausser pour apprendre le Fon, la langue du plateau d'Abomey
et je goûte à tous les plats béninois. Et puis
Kémi, c'est une super chance de médiation culturelle.
Du coup, on a aussi notre petite clique béninoise et
internationale à Bohicon pour se rendre visite et sortir. Par
exemple, ce week-end c'était poulet bicyclette et pâte
rouge de maïs dans un maquis (nom local des gargottes) sous les
arbres, jardinage et cours de Fon samedi avant un p'tit concert de
musique traditionnelle samedi (la danse du serpent...) et mise au
vert le dimanche avec une ballade familiale dans les collines du
Kouffo.
La nouveauté à
Bohicon, c'est aussi que je me suis convertie à la seule idole
qui vaille en terre béninoise : ce n'est ni la Mission
Evangélique du Renouveau, ni les Témoins de Jéhovah,
ni même les Chrétiens Célestes mais la moto...et
oui! Me voilà donc l'heureuse propriétaire d'une
monture 125 imitation Honda. Et doucement, j'apprends à la
conduire, entre les nids de poule des routes goudronnées et
dans le sable et les ravines des pistes. Et en préalable à
tout cela, il m'a fallu effacer de ma mémoire toute référence
à un quelconque code de la route...ici c'est la prise de
décision en temps réel au cas par cas. Il n'y a pas de
priorité qui tienne!
La France parait un peu
loin et mon court passage à Paris et Bruxelles cet automne a
été une grande déferlante...comme si d'un coup
je me remettais en prise directe avec un tas de relations et
d'occupations laissées en stand-by! Je me suis un peu rendue
compte aussi que je suis pas mal en décalage, que du fait de
mon statut de volontaire, j'échappe à beaucoup de
réalités de l'entreprise conventionnelle, que je vis un
peu sans attaches : pas si facile que cela de transmettre une juste
image de la réalité de mon mode de vie sans tomber dans
les clichés absurdes. Au Bénin, rien n'est facile mais
rien n'est impossible. Je me suis sentie un peu étourdie par
tout ce que je manque en étant loin : les aînés
qui vieillissent, les mômes qui arrivent et grandissent, les
amis avec qui on voudrait partager de plus près les bons
moments et les coups durs...C'est peut être mon caractère
qui me tarabuste d'interrogations et me fait penser que je suis
décidément bien petite pour un monde si vaste et
mouvant : que faire? Voilà, je vous sens rassurer, même
sous les manguiers, j'ai ma dose de questions existentielles!
Et pour la suite ? Pas
mal de visites pour le mois de décembre, Noël et Nouvel
An à crapahuter dans la zone, la fête du Vaudou à
Abomey, sans doute une virée éclair au Burkina Faso en
janvier, un gros projet qui démarre bientôt sur les
agrocarburants en Afrique de l'Ouest (tout un débat...),
l'arrivée d'un chef de projet expatrié en mars
prochain... et une halte en France au printemps 2008. Et le reste,
Dieu fera...